jeudi 19 novembre 2015

Interview de Sarah Doraghi, du rire au bonheur de vivre

Interview de Sarah Doraghi, du rire au bonheur de vivreA l’occasion de son spectacle Je change de file, un « One Woman Show » hilarant qui se joue en ce moment-même à la Comédie des boulevards (dépêchez-vous, c’est jusqu’à fin décembre !), nous retrouvons Sarah Doraghi dans un bistro parisien. Les terribles événements du 13 novembre dernier n’ont pas encore eu lieu, et dans la douceur d’un automne tout juste naissant, l’air semble empreint de liberté et de légèreté. Entre deux éclats de rire, la talentueuse humoriste nous parle de l'Iran, de la France et de la Basse Patagonie, d'ardoise magique et de vrais passeports, d’Einstein et de Mamad le canard immigré, de rencontres qui changent une vie et de peur panique, d'intégration et des bras d'Agnès Jaoui, de Muriel Robin et d’injustice, d’eau plate et d’eau gazeuse, d'autodérision et de racisme, de Romain Gary et de livres qui font rire et pleurer à la fois, de partage et de bienveillance… Interview exclusive de Sarah Doraghi, du rire au bonheur de vivre.

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Pour ouvrir la boîte de Pandore, c'est ici...
Bonus : A la question « Comment les Iraniens ont-ils accueilli votre pièce? », Sarah Doraghi répond :
De nombreux Iraniens sont venus voir mon spectacle à Paris, et ils étaient ravis ! On raconte enfin leur histoire, et ils peuvent la partager avec leurs amis français. Ils étaient contents, aussi, de me faire part de leur propre histoire qui peut-être, pourrait m’inspirer de nouvelles scènes. J’ai reçu un tel soutien de la communauté iranienne ! Et de tellement d’autres personnes ! Toute cette gentillesse, ça aide à surmonter la peur, les doutes, et quand le rideau tombe, je sens monter une énergie formidable. 

Des plateaux télévisés aux planches de théâtre

« Quand on a reçu, ce qui est beau, c’est de pouvoir donner à son tour, échanger, partager sa culture. » 

Comment avez-vous eu l’idée de monter cette pièce de théâtre ?
C’est à Isabelle Nanty qu’il faut poser la question ! Comment a-t-elle pu, une seule seconde, imaginer que je monterais sur scène pour faire un spectacle ?... Un jour, elle m’a vue co-présenter une vente aux enchères pour l’association L’Un Est L’Autre – toute l’année, cette association permet d’offrir des repas chauds servis à table à des centaines de personnes dans le besoin –. On a discuté – je ne savais pas qu’elle était marraine de l’association –, puis je l’ai revue une ou deux fois dans l’établissement où est scolarisée sa fille, cette école étant celle de mes neveux, mais aussi celle que je fréquentais petite. Quand elle m’a appelée l’année suivante pour me demander de présenter à nouveau cette soirée, j’ai accepté, bien sûr.
Mais trois semaines avant l’événement, ma sœur m’appelle : « Ecoute, il y a un souci… A l’école, on a reçu les flyers de la soirée avec le nom des artistes, et le tiens est au milieu... ». Vous imaginez ? C’était la panique absolue ! J’appelle Isabelle : « Bonjour, excusez-moi, je crois qu’il y a eu un problème avec l’imprimeur, mon nom apparaît dans la liste des artistes. Du coup, j’ai peur que les gens ne comprennent pas... », et elle me répond : « Ne t’inquiète pas, j’ai réfléchi, cette soirée n’a pas besoin d’être co-présentée, tu feras un sketch ». J’ai cru que mon cœur allait s’arrêter (Rires) ! Je lui explique : « En fait non… Je ne sais pas si vous savez, mais ce n’est pas mon métier. Je fais une chronique culturelle à Télématin, c’est ça mon métier. ». A quoi elle réplique : « Tu sais, ce n’est plus une vente aux enchères mais un spectacle concert. Tous les participants feront autre chose que leur vrai métier. Tiens, par exemple Arié Elmaleh jouera de la guitare. Toi, tu feras un sketch ». Fin de la conversation.
Une semaine passe, et là je réalise qu’il ne me reste plus que deux semaines avant le spectacle ! Je la rappelle : « Excusez-moi, je crois qu’il y a eu un malentendu. Vous savez, ce n’est pas du tout mon métier, ça n’a même aucun rapport… ». « Je ne suis pas du tout inquiète, tu feras un sketch », et elle raccroche.
A quelques jours du spectacle, je lui téléphone à nouveau : « Vous êtes sûre ? Parce que ce n’est pas mon job…». Rien à faire, et je n’avais plus que 4 jours pour écrire quelque chose ! (Rires) Je ne savais même pas comment écrire un sketch moi, c’était horrible ! 

Et que s’est-il passé ?...
Finalement, j’ai écrit un sketch de 12 minutes que j’ai joué devant 300 personnes à la Gaîté Montparnasse, entre Jean-Louis Aubert, Zazie et Edouard Baer. Même si j’ai cru mourir (Rires) !... Je me souviens d’Edouard Baer et d’Isabelle Nanty annonçant au public : « Et maintenant, on va accueillir Sarah Doraghi ! ». J’étais dans les coulisses avec Myriam Seurat – qui travaille avec moi à Télématin – : « Myriam, tu peux aller les voir s’il-te-plaît ? Tu peux leur dire que je ne peux pas y aller ? Il n’y a plus un mot dans ma tête, il n’y a plus rien… ». Et elle m’a répondu : « Ne t’inquiète pas. Regarde, tu as écrit un texte, tu n’as qu’à le poser sur le piano, à côté, et si jamais tu as un trou de mémoire, tu le regardes ». Puis on m’a accompagnée, j’ai fait les derniers pas qui me séparaient du public et je me suis retrouvée au milieu de la scène. Tous les gens me regardaient. Mais sous l’emprise de la panique, le cerveau doit passer en mode survie parce que pour la première fois, j’ai récité mon texte sans m’arrêter ni me tromper !
 
Et pendant que les gens rigolaient, je me disais que c’était des rires hostiles : « les gens rient de moi, c’est affreux ! ». Quand le sketch s’est terminé,  je n’avais qu’une envie, partir. Je voulais m’enfuir, je voulais des cigarettes, de l’alcool lourd… Dans les coulisses, j’entendais les gens au ralenti avec des grosses voix déformées. Agnès Jaoui est venue me dire, toujours au ralenti : « Il paraît que c'était ta première fois, c'est super ! », avant de me prendre dans ses bras. Puis Isabelle Nanty m’a rappelée sur scène : « Vous voyez, là, elle présente une chronique sur Télématin, mais je vais l'inscrire au cours Florent et bientôt, elle fera un spectacle ! ». Et c’est ce qu’elle a fait, elle m’a inscrite au cours Florent.
L'année d'après, elle m'a fait jouer un nouveau sketch dans les mêmes conditions. Et moi, j’ai tenté la même parade : « Isabelle, vraiment, ce n'est pas mon métier. Et puis je l'ai déjà fait une fois, c’est bon… ». Sans plus de succès : « Tu vas en faire un deuxième. ». Alors je suis remontée sur scène, et elle m’a annoncé : « Maintenant, il te reste 3 mois pour écrire le reste. J'ai réservé le petit Palais des Glaces le 7 janvier pour ton showcase. ». J’étais sous le choc : « Oh non, ce n'est pas possible, c'est une blague, elle ne s'arrêtera jamais ! » (Rires). Mais je n'ai rien osé dire, c'était Isabelle Nanty quand même ! J'ai donc fait le spectacle. Résultat : elle m'a fait savoir que je n’avais plus qu’à trouver une salle pour le jouer régulièrement. Et quand, stupéfaite, je lui ai demandé comment m’y prendre, elle m’a répondu : « Tu vas te trouver une salle ».
Du coup, je suis allée voir Serge Bonafous, l’un des réalisateurs de Télématin. Je savais qu’il avait une salle de théâtre avec un copain. Dès qu’il a eu une disponibilité, il m’a loué le BO Saint Martin. Et pendant un an, grâce au bouche à oreille, j’ai joué à guichets fermés, sans producteur, tous les jeudis soir à 19 heures. Puis à l'avant-dernière, Pascal Guillaume, qui avait assisté au showcase, est venu me voir pour me proposer de me produire à la Comédie des Boulevards, 2 fois par semaine.

Comment avez-vous choisi le sujet de votre pièce ?
Depuis toujours, en famille, je prends des accents, je fais Muriel Robin, j’imite les Iraniens; les snobs iraniens, les hommes iraniens d’un certain âge, les membres de ma famille. Je m’attache aux voix, je n’essaie pas d’imiter des gens connus. Et l’on rit de tellement de choses ! De la réaction des gens, des questions parfois idiotes, et bien sûr de notre perception personnelle des choses. Parce que c’est facile de se moquer de quelqu’un qui ne connaît rien à l'Iran, mais demain, si on me pose des questions sur la Basse Patagonie, je serai bien en peine d’y répondre !
Dans cette pièce, je raconte mon arrivée en France. Au début, je ne connaissais pas un mot de français, alors j’observais mes interlocuteurs, leurs mimiques, les mouvements de leurs yeux, leur sourire... On m’a dit : « C’est formidable, vous avez un sens de l’observation incroyable ! ». Mais c’est la moindre des choses, non ? Quand on ne parle pas une langue, on est bien obligé d’observer les gens pour essayer de comprendre ce qu’ils veulent nous dire.

La bande-annonce de Je change de file à la Comédie des boulevards :


Cette histoire n’est pas seulement la mienne, ou celle des immigrés iraniens ; c’est aussi celle des gens d’origine étrangère, des Français qui changent de lieu de vie, et finalement, de tout être humain, un jour ou l’autre. Une Lilloise qui s’installe à Paris doit elle aussi s’intégrer, sa vie n’est plus la même du tout. Lorsque l’on ne connaît personne à une soirée, il faut aussi s’intégrer. Alors quand le barman nous demande si l’on préfère l’eau plate à l’eau gazeuse, c’est un tel soulagement qu’il nous ait seulement adressé la parole que l’on voudrait que cette conversation dure des années (Rires) !
Et vous savez, je suis autant touchée par les Iraniens qui me racontent leur histoire à la fin du spectacle, par les Français qui reconnaissent une voisine dans la mère de Sophie, que lorsque l’on vient me voir pour me dire : « Mon grand-père était Israélien et il a vécu place de la République, apatride, parce qu’il n’a jamais obtenu de passeport français à la préfecture. ». Il n’y a pas de communautarisme dans cette pièce. Si je ris des Iraniens comme des Français, étant donné que je suis les deux, c’est de l’autodérision. En plus d’être une véritable déclaration d’amour à la France et à l’Iran ; je me sens tellement Française et Iranienne à la fois, c’est fou ! Et puis je suis folle amoureuse de Paris !
Quand on arrive dans un pays, on s’imprègne de sa culture – Musset, Victor Hugo, Rostand… –, de son histoire, de tout. Et on aimerait partager en retour, mais c’est difficile. On voudrait être capable de restituer en français ce qu’on lit, ce qu’on entend dans notre langue natale. Il y a des textes sublimes en farsi ! Mais je ne serais jamais capable, ni personne aujourd’hui d’ailleurs, d’en traduire un parfaitement. Et pourtant, j’aimerais tellement partager cette culture-là avec mes amis, mon entourage, avec plein d’autres personnes ! Quand on a reçu, ce qui est beau, c’est de pouvoir donner à son tour, échanger, partager sa culture. 

Quand le rire est plus fort que tout

« J’adore l’autodérision, c’est une fantastique source d’inspiration, un vrai boulevard ! »


Quels sont vos humoristes préférés ?
Sylvie Joly, Coluche, Gad Elmaleh… Et Muriel Robin, évidemment ! Mais Muriel n’est pas seulement une humoriste, c’est la patronne (Rires) ! Muriel Robin, c’est magique. Etre aussi juste, aussi forte, cela relève du miracle. Elle est vraiment incroyable !

Vous avez découvert Muriel Robin petite…
Pour moi, Muriel Robin était avant tout une femme extrêmement sûre d’elle. Je voyais bien que les gens riaient toujours quand elle parlait, mais je ne connaissais pas encore le métier d’humoriste. Je me disais surtout qu’elle, quand elle parlait, on l’écoutait (Rires) ! C’était cela qui m’impressionnait. Je voulais être comme elle, je voulais que l’on m’écoute et que l’on m’apprécie.

Quel est votre style d’humour de prédilection ?
J’ai horreur de l’humour méchant, je ne supporte pas que l’on se moque gratuitement de quelqu’un, que ce soit pour son physique, une phrase malheureuse, un tweet maladroit. Pour un rien, finalement, une foule entière peut tomber sur la tête d’une seule personne. Et ça, je ne peux pas comprendre, même s’il y a des gens qui adorent cet humour-là, et des émissions télévisées qui le relaient. Comment peut-on être dans la majorité, et isoler quelqu’un pour se moquer de lui ?... En revanche, j’adore l’autodérision, c’est une fantastique source d’inspiration, un vrai boulevard ! Il n’y a aucune limite quand on se moque de soi, c’est absolument génial ! C’est vraiment mon humour préféré.


Quel livre vous a fait le plus rire ?
La Vie devant soi de Romain Gary. J’ai beaucoup ri en lisant ce livre, et j’ai pleuré aussi. C’est un ouvrage intelligent, à la fois fin et drôle, les phrases sont courtes, compréhensibles, et il y a une telle émotion derrière ! Les livres qui m’ont fait le plus rire sont souvent ceux qui m’ont le plus bouleversée. Comme Cyrano de Bergerac, par exemple. Pour moi, c’est indissociable : il faut qu’il y ait une histoire, de l’émotion, quelque chose de vrai, de la vie à l’intérieur d’un livre.

Et le film ?
C’est difficile, il y en a tellement ! Tous les Chaplin, les films avec Peter Sellers, les séries Y a-t-il un flic ? et Y a-t-il un pilote ?, Hamburger Film Sandwich dont se sont inspirés Les Nuls. J’adore ! C’est absurde, de plus en plus gros, et tellement énorme, finalement, que l’on ne peut qu’en rire. L’humour intellectuel, c’est super, mais un quidam qui se prend une porte, ça marche très bien aussi ! La vérité si je mens m’a fait rire également, beaucoup de choses me font rire en fait, sauf l’humour grossier ou méchant.

Et dans la vie de tous les jours, vous riez ?
Les gens me font beaucoup rire ; en regardant les autres, c’est moi que je vois. Dans la rue, on croise des passants hautains, des personnes qui parlent toutes seules, des hommes au zinc : c’est extraordinaire ! Et quand je vois ma tête le matin !... Dans la salle de maquillage de Télématin, ça fait rire tout le monde (Rires) ! Quand j’arrive, ils sont tous là à se demander comment faire pour me coiffer et me maquiller en 20 minutes seulement. Et moi je ne vois rien, je ne comprends rien, mes cheveux sont hirsutes et mes yeux gonflés à bloc… La preuve que l’on peut faire rire sans aucun effort, il suffit juste de se lever le matin (Rires) ! J’aime quand les gens rient, alors si ça les amuse, tant mieux, ça ne me vexe pas du tout. Et puis ce n’est pas méchant, avoir la tête à l’envers, ce n’est pas grave. 


Vous n’hésitez pas à rire de sujets sensibles comme la pédophilie ou le naufrage de Lempedusa ; vous êtes-vous censurée sur d’autres sujets ?
Non, et vous savez pourquoi ? Je reste toujours dans l’autodérision. Je l’ai déjà dit, j’ai été violée à l’âge de 8 ans. Je peux donc me permettre de parler de pédophilie. J’ai été migrante, migrée, émigrée, immigrée. Je peux donc aussi me permettre d’aborder ce sujet-là. Tout ce que je raconte me concerne.
Pour les 15 ans de l’association Innocence en danger qui lutte contre la pédophilie, on m’a demandé de jouer le sketch du pédophile sur scène. A cette soirée, le 16 novembre prochain au Théâtre des Variétés [NDLR La soirée a malheureusement été annulée suite aux événements du 13 novembre], c’est donc devant des victimes de pédophiles et leurs familles, que j’incarnerai un pédophile, vous vous rendez compte ? C’est terrible (Rires) ! Mais c’est la présidente de l’association, après avoir vu mon spectacle, qui est venue me dire : « C’est hallucinant, je veux absolument que tu fasses ce sketch pour les 15 ans de l’association, parce que c’est exactement ça ! ». C’est elle aussi qui, en assistant à des procès, a vu des juges, sans un regard pour les victimes présentes, s’adresser ainsi à d’anciens pédophiles : « Comment vous sentez-vous ? Est-ce que vous avez réussi, à votre sortie de prison, à reconstruire une vie de famille ? Et vos enfants ? Votre femme ? »… C’est une vérité. Pourtant, comment est-ce possible que les coupables s’en sortent aussi facilement ? Comment est-ce possible qu’il y ait autant d’instituteurs  pédophiles ? Des instituteurs qui continuent à travailler avec des enfants, et que le Rectorat ne fait que changer d’école pour ne pas avoir de scandale ? Mais comment est-ce possible ?... C’est énorme quand même, non ? Et on se réjouit qu’ils se réinsèrent tranquillement à côté d’une école ? Ça me rend dingue...

Selon vous, il faudrait avoir une légitimité pour aborder certains sujets ?
Je pense qu’il est plus facile de parler de ce qui nous touche directement. Et quand on peut en rire, il faut en rire ; moins on en parle, pire c’est. Prenez le racisme, par exemple. A notre arrivée en France en 1983, c’était léger, rien de grave. C’était supportable. Aujourd’hui, ce qui est insupportable, c’est d’entendre le racisme dans le regard de quelqu’un. A l’époque, quand on montait dans le bus, on entendait : « Dis-donc, c’est pas le souk ici, je ne sais pas comment ça se passe chez vous mais ici, les enfants, on les tient ». Et c’était tout. C’était dit, ça s’arrêtait là. Après, les gens étaient gentils avec vous : « Et alors comment c’était dans votre pays ? Vous voulez goûter ça ? ». C’était tellement sympa, tellement plus accueillant ! Aujourd’hui, à force d’interdire aux gens de dire ce qu’ils pensent, c’est de pire en pire. Il suffit d’une remarque sur un accent pour que l’on vous traite de raciste. Dans une émission, un jour, j’ai entendu : « Vous avez dit que j’étais Africain ? Africain ? Vous êtes raciste monsieur ! Qu’est-ce que ça veut dire ? Je suis Sénégalais ! ». Quand on dit à quelqu’un qu’il est Européen, ce n’est pas une insulte, non ? Pourquoi faudrait-il mal le prendre ? Cela devient dangereux pour les Français parfois (rires) !
Un autre jour, lors d’une réunion, le porte-parole d’une sorte de club pour la discrimination positive, s’est exclamé : « Rendez-vous compte, j’ai proposé un programme à France Télévisions, et il a été refusé ! ». Et tout le monde de crier « Une honte ! ». C’est la seule fois, je crois, où j’ai pris la parole en public : « Excusez-moi, il y a des milliers de programmes envoyés par jour à France Télévisions. Vous savez qu’il y a des blonds aux yeux bleus qui envoient des programmes qui sont eux aussi refusés ? ». Il faut arrêter de croire qu’on nous refuse tout pour une question de couleur de peau. Moi je n’ai jamais été pistonnée, et voilà ! Il suffit de travailler, de proposer quelque chose, d’essayer ; que cela plaise ou non. Peut-être faut-il faire un peu plus d’efforts que le voisin d’à-côté mais quand on veut vraiment quelque chose, on y arrive. Et si on n’y arrive pas, on peut aussi tenter autre chose, ce n’est pas grave. Restons digne. Moi je n’ai pas peur de perdre mon emploi, ma vie ne se résume pas à la télévision. Je suis heureuse de travailler dans la culture en France, c’est un beau rebondissement dans mon histoire personnelle, mais ce n’est pas ma vie. Demain, si ça doit s’arrêter, je ferai autre chose, même si c’est une fierté, une joie de faire ce métier.
Quand j’ai fait ma demande de passeport français – j’étais déjà à Télématin –, William [NDLR William Leymergie], de lui-même, m’a écrit une lettre incroyable, magnifique ! Trois pages expliquant qu’il avait absolument besoin de moi, comme si j’allais être reconduite à la frontière (Rires) ! C’était si gentil, touchant… J’ai croisé tellement de gens extraordinaires ! J’ai beaucoup de chance. Mais j’estime aussi que j’ai travaillé dur, que je me suis donné les moyens d’atteindre mes objectifs. Ce spectacle, par exemple, m’a terriblement angoissée. J’ai vécu dans la peur et aujourd’hui encore, cette peur est toujours là. Ce n’est pas mon métier. Quand on commence jeune, c’est différent. On est plus audacieux, on prend les choses plus à la légère, on s’amuse. Quand j'ai lancé cette pièce il y a 3 ans, j'avais 38 ans et un emploi, j'avais quelque chose à perdre, c'était plus compliqué.


Croyez-vous que l’on puisse obtenir tout ce que l’on veut si on le désire ?
Si on désire vraiment quelque chose, on s’en approche nécessairement, oui. Pour multiplier ses chances, il faut tout mettre en œuvre pour y parvenir, rester concentré sur son objectif et faire le maximum d’efforts. Pour certains, ce sera étudier plus le soir, pour d’autres se réveiller tôt le matin, lire les annonces, faire le pied de grue quelque part ou enchaîner les castings ailleurs. A force, il y a forcément un résultat sauf si, bien sûr, les circonstances sont vraiment défavorables ou qu’en face, il n’y a pas de répondant. Et puis il faut savoir saisir les occasions, ne pas passer à côté. Souvent, ce sont des rencontres qui entraînent plein d’autres choses derrière. Il y a donc une part de chance, mais cela ne suffit pas, il faut aussi faire tout ce qui est en notre pouvoir.

De la France à l’Iran, toujours en plein cœur

« Une sorte d’ardoise magique s’installe dans notre cerveau. Les bons moments restent en mémoire, même pendant les pires périodes. »

Dans votre pièce, vous parlez peu du statut de la femme en Iran et en France, pourquoi ?
J’avais 10 ans quand je suis arrivée en France, le statut de la femme en Iran ne me préoccupait pas à cet âge-là. J’aimerais évidemment que les femmes soient aussi libres que les hommes mais ce n’est pas encore le cas, même si la situation s’est beaucoup améliorée ces dernières années. Je m’en suis rendu compte quand je suis retournée en Iran pour tourner avec Arte L’Iran dans le cœur, un documentaire qui sera diffusé la première semaine de janvier. Dans ce reportage, une Iranienne qui s’est installée à Berlin l’année dernière, et moi, qui vis en France depuis 30 ans, nous retournons sur les lieux de nos origines.

Etiez-vous retournée en Iran depuis votre départ du pays ?
Je suis allée voir ma tante en Iran il y a 14 ans, pour des raisons de santé ; mais je suis restée 2 semaines chez elle, sans sortir. Alors pour moi, ce reportage, c’est comme une première fois ! On ne reconnaît rien, sauf  l’air que l’on respire, et ça, c’est complètement fou ! Et puis les gens me ressemblaient physiquement, je l’ai remarqué tout de suite, je n’en revenais pas. Partout, je me voyais moi, mon frère, ma cousine, c’était tellement étrange !
Et là-bas, j’ai eu ce sentiment de marcher sur un sol qui m’appartenait. Je ne pourrai jamais ressentir ça en France, je me considérerai toujours comme invitée sur le sol français. Certes, je ne suis pas sortie du ruisseau, j’avais une belle vie en Iran, mais elle a été détruite avec la guerre, la révolution… Quelles que soient les raisons d’un exil, c’est exceptionnel d’arriver dans un pays qui accepte de nous accueillir, qui nous offre la sécurité sociale, qui nous permet de faire des études. Moi, j’en suis reconnaissante tous les jours ! Et même avec mon passeport français, je continue à être quelqu’un de bien élevé, de gentil, de poli, de trop poli même sans doute. Je tiens à être irréprochable et c’est normal. J’ai été invitée, on m’a accueillie alors que l’on n’était pas obligé de le faire. Je me dois d’être exemplaire et c’est devenu naturel, je n’y pense même plus. Alors qu’en Iran, en marchant dans la rue, j’ai réalisé que si je le voulais, je pouvais donner des coups de pied dans le mur ou sauter en tapant des pieds. Je faisais ce que je voulais là-bas, et la seule chose qui me retenait de ne pas le faire, c’était mon éducation familiale, personnelle. Mais j’avais le droit, parce que c’était chez moi, et que là-bas tout le monde me ressemblait. 


Justement, vous considérez-vous comme un modèle d’intégration ?
Pourquoi d’intégration ? Je suis un modèle tout court ! (Rires) En toute honnêteté, si on devait faire une moyenne, la réponse est plutôt « oui ». Je suis quelqu’un de gentil, sympa, je travaille et je paie mes impôts. J’ai intégré le concept de laïcité. Je ne descends pas dans la rue vêtue d’une tenue locale. Enfin, aujourd’hui, si, je porte un manteau iranien (Rires) mais avec des vêtements tendance, et du coup ça fait Bobo en plus (Rires)… J’ai appris la langue et la culture française, les droits mais aussi les devoirs, que je place avant les droits. Il existe de meilleurs modèles d’intégration, bien sûr. Certaines personnes ont mieux réussi, c’est certain, mais si je tiens compte du chemin parcouru depuis mon arrivée en France, je me dis que ce n’est pas si mal. Je ne sais pas comment on y est arrivé d’ailleurs, avec mes deux grandes sœurs, ma tante et ma grand-mère – mes parents étaient restés en Iran –, car personne ne parlait un mot de français. Nous n’avions qu’un oncle ici, chez qui nous sommes restées 6 mois avant de prendre un appartement.

Vos parents vous ont-ils rejointes plus tard ?
Mes parents venaient nous voir une ou deux fois par an, puis mon père est parti vivre à Washington quand j’avais 11 ans, et ma mère est arrivée en France 5 ans plus tard. A l’époque, on ne prenait pas l’avion aussi facilement qu’aujourd’hui, on ne téléphonait pas non plus, tranquillement, d’un portable. Les lignes coupaient, on ne s’entendait pas bien, c’était difficile de communiquer. Ces moments ont été très durs, d’autant qu’on ne voulait pas faire de peine à notre mère qui nous appelait de si loin, et qu’on entendait si mal. Et puis à la télévision, on voyait les images de la guerre Iran Irak au JT, et nos parents étaient là-bas. Pendant des années, j’ai fait cet horrible cauchemar, je voyais les soldats arriver et tirer sur ma mère… Si je dois remonter le temps, alors oui, il y a eu des moments terribles, mais lorsque l’on a vécu de tels événements, une guerre, une révolution, on ne garde que le meilleur. Une sorte d’ardoise magique s’installe dans notre cerveau. Les bons moments restent en mémoire, même pendant les pires périodes. 

Quand le hasard croise le destin, mais incognito

« Le hasard, c’est le déguisement que prend Dieu pour voyager incognito » (Albert Einstein)

Journaliste, écrivain et maintenant humoriste, comment vos proches, votre conjoint, vos collègues ont-ils réagi à ce mélange des genres ?
Personne n’a été surpris, mais tout le monde m’a encouragée. Ils ont tous fait preuve d’une grande gentillesse et de beaucoup de bienveillance. J’ai énormément de chance, je suis entourée de gens formidables. Bon, pour la famille, on peut penser que c’est normal, mais les autres ? Prenez Isabelle Nanty par exemple, je ne la connaissais pas. C’est quand même incroyable qu’elle ait déployé autant d’énergie pour m’aider !

Et personne n’a cherché à vous dissuader de faire ce spectacle ?
Au contraire ! On m’a dit : « Mais non, mais évidemment, vas-y, tu peux le faire ! Tu aurais dû le faire avant même ! » Mais comment ça, évidemment ? (Rires) Moi qui cherchais des gens de mon côté, des gens pour me dissuader !... Je disais à tout le monde : « Tu vois bien que ce n’est pas mon métier, je ne peux pas me lancer dans un projet comme ça ! », et on me répondait : « mais bien sûr que si, tu peux, tu vas le faire ! ». 

Avez-vous une anecdote à partager avec nous concernant votre pièce de théâtre ?
Depuis le début des représentations, il y a une question qui revient systématiquement dans la bouche des Iraniens qui viennent me voir après la pièce. Et pourtant, j’aborde plein de sujets différents : la langue, la politique, la France, l’Iran, la famille, etc. Mais c’est toujours la même question qui revient, 9 fois sur 10 : « Excusez-moi, je peux vous poser une question indiscrète ? ». J’accepte, le ton baisse, comme s’il s’agissait d’un secret, alors je tends l’oreille : « Les passeports, sur scène, ce sont vraiment vos passeports ?... » (Rires). Et la réponse est « oui », mais c’est tellement incroyable pour eux d’utiliser de vrais passeports sur scène au lieu de les mettre sous clef dans un coffre-fort ! Ils se sont tellement battus pour les avoir, cela leur semble inconcevable. 


Croyez-vous au hasard, ou au destin ?
Einstein a dit cette phrase sublime : « Le hasard, c’est le déguisement que prend Dieu pour voyager incognito ». Je ne sais pas ce qui relève du hasard, du destin, ou de quoi que ce soit d’autre. Je pense qu’il faut être quelqu’un de bien, qu’il faut être bienveillant, qu’il faut aider les autres dans la mesure du possible. Cela contribue à créer une sorte d’énergie positive autour de soi. Bien sûr, personne n’est à l’abri de rien, alors tant que tout va bien, il faut en profiter.

Si vous deviez vous réincarner dans la peau d’un animal ?
J’ai tellement d’animaux la fois dans ma tête, que je pourrais écrire un livre pour enfants ! (Rires) Il y a Mamad, un canard immigré qui travaille gratuitement pour la Mairie de Paris. Il ramasse les mégots sur le Champ de Mars, et ne répond jamais quand on lui parle. Il y a Jojo, un écureuil toxicomane SDF qui répète toujours tout deux fois sous l’effet de la drogue. Il vient pour prendre quelques noisettes, et retourne dans la rue. Il y a aussi un hamster, un chien, et même une souris slave qui joue du violon dehors, qui veut gagner de l’argent mais qui est toujours en vadrouille. J’ai une véritable passion pour les animaux, je les comprends si bien ! Quand je regarde un chat ou un chien, je sais exactement ce qu’il ressent. C’est vraiment difficile de choisir un animal en particulier... Mais s’il le faut, alors je dirais Mamad, le canard immigré (Rires).

Votre pièce est programmée jusqu’à fin décembre, que se passera-t-il ensuite ?
Il est en effet prévu que la pièce s’arrête à Paris en janvier. S’ensuivront probablement quelques dates en province, puis d’autres dates à l’étranger, comme Londres ou Dubaï, mais pour la communauté iranienne cette fois-ci. Il faudra donc adapter le spectacle pour un public différent, et jouer la pièce en anglais et en farsi.

Que peut-on vous souhaiter pour la suite ?
Donner et recevoir autant de gentillesse et de bienveillance qu’aujourd’hui ! Que cette énergie puisse circuler d’une personne à l’autre, que cette bienveillance que j’ai reçue, les gens en profitent à leur tour. C’est tout. 

Interview réalisée le 9 novembre 2015 par Sabine Ouazzani et Cécile Duclos


Copyright Photos : Cyrus Atory

Informations pratiques :
Je change de file à la Comédie des Boulevards
Une pièce écrite par Sarah Doraghi
Mise en scène : Isabelle Nanty et Sharzad Doraghi-Karila
Avec : Sarah Doraghi
Dates : Tous les vendredis et samedis à 19h (jusqu’au 26 décembre 2015)
Tarifs : 20 €
Adresse : Comédie des Boulevards (39 Rue du Sentier, 75002 Paris)


Mon espace conso
Sarah Doraghi auteure :
Là tu dépasses les borgnes, Sarah Doraghi, Editions First, août 2012, au format Kindle.
Voir tous les produits (Livre, DVD, collectors...) autour de Sarah Doraghi



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