samedi 21 juillet 2012

L’enchère est en hausse

L’enchère est en hausse, Abraham LangfordIls pénétrèrent en rangs serrés dans la salle des ventes. La publicité avait bien fonctionné : Vente aux enchères exceptionnelle, les premiers arrivés seront les premiers servis. Impatiente, la foule prit d’assaut les chaises disponibles. Dès que toutes les places furent occupées, la lourde porte se referma, grinçant comme une porte de prison. Plus personne ne fut admis à entrer. Surprise des participants, qui échangèrent des regards intrigués. Clac ! Des sangles surgirent des chaises et emprisonnèrent leurs occupants. La plupart tentèrent de s’extirper de leurs liens mais sans succès. Certains roulèrent à terre avec leur chaise, dans l’impossibilité de se relever.

Cris, gémissements et invectives commencèrent à fuser.
Une voix de stentor retentit, provenant d’une armoire rustique :
- Mesdames et messieurs, bonjour. Restez calmes, je vous prie, la vente va commencer. Je suis Aleph, votre nouveau commissaire priseur. Vous ne me connaissez pas, mais moi je vous connais bien, très bien même. Combien de fois êtes-vous passés devant moi sans me remarquer ? Nous allons commencer la vente par les spectateurs du premier rang.
- Mes chers amis, meubles et bibelots, lustres et tableaux, livres et draperies, voici d’abord ce monsieur à ma gauche. La cinquantaine, un peu chauve, un peu bedonnant, en assez bon état général. Mise à prix : dix clous, qui dit mieux ?
- Quinze !
- Pas de surenchère ? Quinze clous ! Adjugé à la table de nuit. Au tour de cette jeune demoiselle devant moi. Vingt ans, bien habillée, sachant faire la cuisine mais pas le ménage. Deuxième année de fac de droit. Célibataire. Mise à prix : vingt punaises.
- Trente !
- Trente cinq !
- Adjugé ! Trente cinq punaises à la lampe. Passons maintenant à cet homme au deuxième rang. Bien habillé, propre sur lui, costume, cravate, chaussures bien cirées. Un article de choix. Trente cinq ans, en bonne santé, juste les bronches un peu abîmées par les cigarettes. Il est déjà réservé par le téléphone pour cinq mètres de ficelle. Qui dit mieux ?
- Six !
- Dix !
- Vingt au téléphone ! Plus d’enchères ? Adjugé !
- Et maintenant, nous allons faire un lot de toutes les personnes restantes. Il n’y a plus d’individus de grande valeur, juste quelques spécimens assez curieux comme cette dame bardée de bijoux clinquants, ce jeune désœuvré avec son casque de motard entré ici pour s’abriter de la pluie et le grand costaud qui tente désespérément depuis le début de nous quitter. Mise à prix : trente boutons.
- Trente deux.
- Trente cinq.
- Quarante.
- Quarante, c’est le lit ici sur ma gauche. Qui dit mieux ? Personne ne surenchérit ? Ce lot mérite pourtant mieux que ça. Il va prendre de la valeur au fil des ans.
- Quarante cinq.
- Adjugé quarante cinq au fauteuil rouge. Bravo ! C’est une bonne affaire. Terminons enfin par la rareté de cette vente. Un exemplaire de choix que vous attendez tous avec impatience : l’ex commissaire priseur en personne, ligoté à ma droite. C’est un être de grande valeur, rompu au calcul mental, s’exprimant bien, d’un humour caustique, un brin braillard. La mise à prix pour cet humain exceptionnel est de cent bouchons et j’ai preneur.
- Cent cinquante.
- Deux cents.
Ruisselant de sueur, éperdu, monsieur Duchemin, le commissaire priseur, s’éveilla, encore sous le choc de son cauchemar. Il mit longtemps à replonger dans la réalité et à se convaincre que ce n’était qu’un mauvais rêve, que tout cela était irréel.
Mais il ne mit pas longtemps à prendre sa décision : Changer de profession et au plus vite.
- Trois cents.
- Cinq cents.
Les enchères grimpèrent jusqu’à mille bouchons. Ce fut un lit à baldaquin qui fut le plus offrant. Il emporta le malheureux commissaire priseur, toujours persuadé qu’il avait vécu un cauchemar…

Les objets inanimés avaient bien une âme.

Auteur : Marc Duclos



Articles liés

0 commentaires:

Enregistrer un commentaire

 
Design by Free WordPress Themes | Bloggerized by Lasantha - Premium Blogger Themes | Best WordPress Themes