samedi 3 mars 2012

Les Bontés de Satan (1/2)

Les Bontés de Satan (1/2)Satan s'ennuyait ferme en enfer. Les supplices et tortures, les souffrances et hurlements des damnés ne le distrayaient plus et, à vrai dire, le lassaient quelque peu. Il était démotivé. La contagion gagnait rapidement l'ensemble des démons, qui ne prenaient plus autant à cœur que dans le bon vieux temps le fini de leur besogne. La qualité du travail s'en ressentait, la productivité chutait et les rumeurs s'amplifiaient. La hiérarchie elle-même se laissait aller, surtout les cadres moyens.

Le Prince des ténèbres se surprit à envier Dieu, son cortège d'anges et sa cour d'élus et de saintes. Il songea avec une pointe de morosité aux délicieuses sensations que doivent procurer le Bien et l'Amour. Lui qui n'avait connu et insufflé que le Mal et la Haine, il commença à regretter et à renier ses innombrables succès. Quand la tâche devient trop facile, où est la jouissance ? Seuls les obstacles provoquent l'envie et l'ivresse de vaincre. Il voulait côtoyer enfin ces humains, si complexes et pourtant proies si faciles, afin de se rendre compte sur le terrain de leur condition et de mieux appréhender leur âme. Pour les aider à lui résister, à reconquérir le Paradis perdu. Travail ardu en perspective. Mais que de joies inconnues et enivrantes il allait enfin connaître en passant de l'autre côté de la barrière ! Et puis, si les bonnes actions finissaient par le rebuter, il pourrait toujours réintégrer son royaume, empli d'une énergie toute neuve et, qui sait ?, de nouvelles idées sataniques à souhait.

Il prit donc sa décision, maintenant mûrement réfléchie. Descendre sur Terre et aider les humains. Il réunit alors son état-major, leur fit part de ses intentions, coupa court aux protestations larvées par des menaces précises et rédhibitoires, et ordonna à ses troupes de se tenir en permanence à sa disposition. Et d'abandonner provisoirement la prospection forcenée de nouveaux clients. Le parc actuel était suffisant pour assurer le maintien des emplois.

Polyptyque de la Vanité terrestre et de la Rédemption céleste, Hans Memling

Assez ignorant de la géographie terrienne, il confia son atterrissage au hasard et se retrouva ainsi, par une chaude journée d'avril, aux confins de la Mauritanie et du Sénégal. Avide de savoir, il se promena plusieurs jours dans des contrées asséchées. Il était curieux de tout et tendait l'oreille à toutes les conversations. Il n'était partout question que de sécheresse, d’aridité, d'attente impatiente de la saison des pluies. Son cœur (greffé, car il n'en avait jamais eu auparavant) bondit de joie dans sa poitrine. Il avait le pouvoir d'aider ces malheureux. Ce serait sa première grande œuvre. Il regagna son enfer natal, convoqua sa piétaille désœuvrée et ordonna que la pluie tombe à flots ininterrompus sur notre planète.

Il plut sans discontinuer pendant un an. Le jour et la nuit, été comme hiver, il plut. Les averses succédaient aux giboulées, qui suivaient les orages. La Mauritanie et le Sénégal reverdirent. Le Sahel vit l'éclosion d'une multitude d'oasis. Les oueds charrièrent brutalement des tonnes d'eau qui emportèrent comme fétus de paille les villages riverains. Les inondations dévastèrent la majeure partie de l'Europe, un bon tiers de l'Asie et la plupart des états américains. Les côtes furent envahies par des trombes d'eau, les ports disparurent noyés, les rivières devinrent fleuves et les fleuves formèrent de gigantesques lacs. Les sous-sols regorgeaient d'eau. Des pans de montagne s'effondrèrent et des failles apparurent un peu partout. Dans les métros, les rames furent remplacées par des bateaux-mouches et les égouts grossirent les ruisseaux urbains.Pendant ce temps, le Sahel resplendissait. Le sable foisonnait de pousses et de racines. L'herbe envahissait l'espace laissé libre par les végétaux.



Auteur : Marc Duclos



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