dimanche 18 mars 2012

Je suis toi, tuez-moi (2/2)

Mort de Marie-AntoinetteJ'écoute ce discours et je mate ces dingues. Sans y croire. Éberlué, sonné. Un fou-rire nerveux me mord les entrailles :
« Mais… Je ne suis pas Roland Thomens. Il a été transféré hier matin. Moi, je m'appelle Laurent Depagne. »

Incroyable, ces erreurs judiciaires et administratives. Même en prison. Même pour trancher les têtes. Ma tête. Heureusement, je peux prouver qu'il y a maldonne. Je continue à rire nerveusement, en leur expliquant leur erreur. Leur horreur. Personne ne m'écoute. Ne m'entend. Pas une lueur d'intérêt. Rien n'ébranle leur certitude. L'abbé me tire à part :
« Mon fils, vos crimes, Dieu, la confession, les remords, le châtiment terrestre et le pardon divin... »

Un cauchemar où je m'englue, je m'enlise, je me noie. Je me rebiffe :
« Je ne suis, pas Roland Thomens. »

Les matons, excédés, me bourrent de coups. Silence sceptique, glacé, accusateur. Silence de mort. Aucun sentiment, aucune pitié. Même pas de haine. L'indifférence de la certitude. Le directeur me tend une cigarette allumée, glisse le verre de cognac dans ma main qui tressaute et tressaille. La sueur m'inonde. Sueur âcre, malsaine. L'angoisse m'oppresse, la terreur me tétanise. Univers de fous, tous des sonnés ! C'est pire qu'un mauvais polar. Je suis jeune, je n'ai pas assez vécu. Je ne veux pas mourir maintenant et comme ça. Trop de choses à voir, de filles à aimer, de banques à visiter. Encore des fous rires et des pleurs, encore des bastons et des rêves. Vivre ! Ne pas crever à la place de cette charogne de Thomens. Non… Non !

Les gardes me poussent. M'agenouillent devant le lit. Taillent mon col de chemise. Me lient les mains derrière le dos. Me relèvent. Je jure mon innocence. Je hurle mon désespoir. Je leur crache ma haine. Je sanglote ma détresse. Mon horreur. Ma terreur. Ils m'entraînent. Dans le couloir humide, silencieux, noir comme mon destin. Les ampoules pâlottes n'éclairent qu'elles-mêmes, et encore à peine.
« Arrêtez, je suis Laurent Depagne. D.E.P.A.G.N.E. Vous faites erreur. Une erreur monstrueuse. Vous ne pouvez pas me tuer. Pas pour un hold-up minable. Pas à la place d'un autre. D'une ordure ! »

Pas de réponse, aucun écho. Seule ma voix qui tonne dans le silence. Ma voix qui implore et menace, qui devient torrent puis murmure. Qui se tait. Les couloirs se succèdent, s'entrelacent, m'étouffent. Labyrinthe mortel. Dédale insensé. Une lueur là-bas. La sortie. Une petite cour éclairée. L'échafaud au milieu, gigantesque. Immonde prédateur.

Le bourreau en cagoule me dévisage, me soupèse. Me raccourcit déjà. Plus la force de crier. Je bredouille qu'il y a erreur sur la personne. Ultime tentative. Instinct de survie.
« Roland Thomens a été transféré. Je ne suis pas lui, je… »

Le bourreau m'empoigne, me bascule en avant. La tête sur le billot. Un déclic. Le carcan se referme. Je ne peux plus bouger, je ne sais plus gémir. J'oublie de vivre. Mon corps paralysé ressent l'énorme, la hideuse lame qui me surplombe et me guette. Qui se décroche soudain avec un feulement féroce... Qui plonge sur mon cou...

Le petit journal illustré, 1891

Je me réveille en hurlant. Gelé, frissonnant, en nage. Cauchemar atroce, terrifiant ! J'en reste inerte, encore sous le coup de l'horreur métallique. Je tâte mon cou avec précaution. Avec soulagement. Vivant ! Vivant !

Un bruit confus dans le couloir. Des piétinements impatients. La porte est brutalement poussée. Le directeur pénètre dans ma cellule :

« Roland Thomens, l'heure du châtiment est arrivée ! »



Fin

Auteur : Marc Duclos



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