dimanche 5 février 2012

Tours, détours et retour (2/2)

- 70 -

Schiele, 191070 ans ! Ma compagne, mon amour, vient de me quitter. Définitivement. Elle m’a joué le mauvais tour de partir avant moi. Je suis seul, face à mon désespoir et mes souvenirs. Mes enfants sont loin et puis ils ont leur vie. Leur vie qui ne peut interférer avec la mienne, car nous ne nous comprenons pas. Je ne les comprends plus.

Je vais quitter notre maison, cet endroit où nous avons semé nos cœurs et greffé notre bonheur. Je l’ai tant aimée, notre maison, d’une passion presque charnelle. Je la hais maintenant, et je veux la quitter comme une maîtresse devenue indésirable. Je veux aller dans une maison de retraite, une résidence bien proprette et impersonnelle, où je ne retrouverai aucun souvenir d’elle, aucun lien avec notre passé. Ce passé qui n’est plus pour moi qu’un cordon ombilical qu’il me faut couper au plus vite. A bas le passé, vive aujourd’hui qui marque le départ d’une nouvelle vie. Une vie terne et grisâtre, inodore et incolore, tellement insipide que je sombrerai sans doute dans un néant bienvenu. Plus d’initiatives ni de décisions à prendre. On va les prendre à ma place. Peu importe qui sera « on ». On va tout régler pour moi, ma vie ma santé, mes sentiments, mon sommeil, mes rêves et mes cauchemars, mes repas, mes lectures. Finies les joies et finis les soucis. Être un robot, voilà ce que je veux. Surtout ne plus penser !

Cabanel, Ophelie, 1883

Ne plus penser ? Mais je ne pense qu’à ça. A notre bonheur lorsque nous avons pu acquérir cette maison que je déteste à présent et que je veux fuir. Il y a trente ans, nous étions fous de joie, malades de bonheur.

Trente ans déjà ! J’avais 40 ans et la vie était belle et simple. J’avais toute mon expérience derrière moi pour m’épauler dans nos projets, et tout l’avenir devant nous pour apaiser notre soif de tendresse et de réussite.

40 ans, la plénitude de l’âge !


- 40 -

40 ans ! Marie et moi, nous venons de réaliser notre rêve. Vivre notre amour dans notre maison. Une vieille bâtisse que nous avons achetée pour presque rien et que nous allons restaurer.
Restaurer n’est pas le mot juste. Nous voulons la faire vivre et revivre, qu’elle nous offre son âme et nous narre son passé. Nous voulons que ses émotions transpirent et nous accablent, et que renaissent ses lignées d’occupants dont la vie est gravée dans les pierres. Notre maison ne sera pas un simple habitat. Elle sera une quête permanente du passé, un conciliabule secret avec nos ancêtres, une initiation à leurs secrets. Nous y vivrons éternellement, car rien ne peut nous arriver. Nous sommes trop forts et trop amoureux pour vieillir. Trop vivants pour périr. Mais si je meurs (Marie est trop belle et trop aimée pour mourir), ma chérie devra ancrer mon âme dans notre nid. Elle me l’a juré.

J’ai attendu vingt ans avant de pouvoir acquérir cette maison. Et depuis vingt ans, je me répète cette devise de l’un de mes aïeux : «marche ou rêve ». A force de marcher, j’ai atteint mon rêve. Depuis la fin de mes études, j’ai travaillé d’arrache-pied dans ce seul but. A 25 ans, j’étais un jeune loup que la vie n’avait pas encore égratigné.


- 25 -

25 ans ! Je viens de terminer mes études. Finie la vie ascétique d’un étudiant bûcheur. Je vais enfin croquer la vie, compter mes amis et multiplier mes amours. Je vais enfin quitter le cocon familial et m’installer dans un studio où je serai chez moi. Mes parents m’ont proposé de m’héberger encore un peu, mais j’ai refusé car nous ne nous comprenons plus guère. Ils ne me comprennent pas. Conflit de génération ou lassitude de vivre ensemble ? Je veux être chez moi, recevoir à ma guise mes amis et mes amours, rentrer et sortir quand je veux. Vivre enfin !

J’ai trouvé facilement un emploi bien rémunéré, et je sais que je grimperai les échelons rapidement, car j’ai de longues dents et peu de scrupules. Certains de mes futurs collègues me paraissent assez tendres et peu combatifs. Il me faudra les dévorer vivants avant que mes crocs ne s’usent.
Heureusement, j’ai plusieurs éternités devant moi. A vingt ans, on est invulnérable.

Il y a seulement 15 ans, j’avais 10 ans et le temps me paraissait si long, si long. Je rêvais alors d’être un homme, d’être libre.

Caravaggio, Jeune garçon mordu par un lézard, 1593-1594


- 10 -

10 ans ! Je vais rentrer en sixième et mes parents m’envoient en pension car il n’y a pas de collège à proximité. Je vais donc quitter ma maison pour entrer en un lieu inconnu, mystérieux et un peu angoissant. Papa et maman ne seront plus là en permanence pour m’aider et s’occuper de moi. Il me faudra affronter seul la solitude et la foule, les autres élèves et les professeurs. Quand j’étais bébé, je n’avais à me soucier de rien. Maman était omniprésente. C’était le bon temps.


- 0 -

Mais pourquoi m’extirper de force ? Qu’est-ce-que c’est cette lumière, ces bruits, ces images qui m’agressent ?

Botticelli, Vierge à l'enfant avec les anges qui chantent, 1477

Je veux retourner dans ma maison.
Dans le ventre de ma maman.

Fin


Auteur : Marc Duclos



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