samedi 4 février 2012

Tours, détours et retour (1/2)

- 90 -

Tours, détours et retourEh oui ! 90 ans ! Un âge vénérable, non ? Vingt ans maintenant que je suis reclus dans cette maison de retraite. C’est un peu ma maison, car je connais à peu près tout le monde, du personnel soignant à mes autres compagnons de vieillesse. Ma principale distraction, c’est l’arrivée de nouveaux pensionnaires. Leur gêne, leur tentative d’isolement, leurs regards furtifs m’amusent. De moins en moins d’ailleurs. Moi non plus je n’étais pas fier lorsque je suis venu dans cette résidence, il y a vingt ans. Dernier logis avant l ‘éternité ! L’ultime escale avant… Avant quoi ?

Je ne suis pas encore trop dégradé, car la médecine a tellement évolué que les toubibs réussiraient à réanimer des momies. J’arrive à marcher seul, mais avec difficulté. Ma canne ne m’épargne pas les chutes sur le gravier du parc lorsque je dépasse le kilomètre heure départ arrêté. Comme le répétait mon grand père, qui préférait les formules chocs aux chocs eux-mêmes : « Je suis chenu, j’ai chu, je n’ai pas vaincu ».

Ma vue est encore passable, mais je n’éprouve plus l’envie de lire, ni de regarder la télé. A vrai dire, tout m’indiffère et les événements extérieurs ne font qu’attiser mon angoisse. Tout ce mouvement, l’agitation de la planète et les gesticulations des humains, c’est la vie. Et je sens qu’elle me quitte. J’aspire jour après jour à une vie étale, sans remous, sans frémissements. A la mort, pour ainsi dire.

Deux vieux qui mangent une soupe, 1821-23, Goya

Je n’ai pas vraiment d’ami, je n’ai plus d’ennemi. Et mon amour s’en est allée depuis longtemps. Il m’arrive bien de bavarder un peu avec l’un ou l’autre, mais je me lasse rapidement et je les lasse encore plus vite. Les infirmières sont bien gentilles, mais elles n’ont pas le temps de s’attarder. Ni peut-être l’envie. Je ne suis qu’un débris parmi les autres, après tout.

Aujourd’hui ne m’intéresse déjà plus. Seul compte demain, car demain c’est l’espoir de gagner un jour dans ma course contre la mort qui me guette sans cesse partout. Dans ma chambre quand je dors sans être sûr de me réveiller. A la cantine où le moindre abus peut m’être fatal. Dehors lorsque tomber devient synonyme de tombeau. Je n’arrive pas à vaincre ni accepter ma prochaine étape, que je sais pourtant inéluctable. J’ai d’abord copieusement engueulé la propriétaire de l’ultime demeure des hommes, l’inexorable faucheuse. J’ai ensuite tenté de l’ignorer, voire de la snober. En vain. J’en suis maintenant à essayer de l’apprivoiser, mais que lui offrir en échange de ma vie ? Je lui promettrais bien d’être un locataire modèle, mais une éternité c’est long. Et comment lui payer mes échéances ?

La Mort et le bûcheron, Jean Francois Millet, 1859

Une partie de mon vieux corps délabré est déjà, je le ressens bien, de l’autre côté du tunnel, mais mon esprit est encore bien sur terre. Enfin, à peu près. Je suis lucide par intermittence, et absent par contumace.

Il y a vingt ans, j’étais encore en bonne forme physique et intellectuelle, et tout à fait autonome.
Il y a vingt ans, j’avais 70 ans. La sortie de la maturité et l’entrée dans la sénilité !



Auteur : Marc Duclos



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