dimanche 12 février 2012

Mort, où est ta frontière ? (2/2)

2008 ???

Nuages dans le cielJe suis certainement au summum de ma vitalité d'adulte car le temps ne m'impose plus sa mesure et ses règles : désormais je ne citerai pas de date précise. Je consacre l'essentiel de mes activités à errer. Mon esprit connaît par cœur mon royaume, j'aime l’harmonie de ces immensités désertes et plates, la riche palette de couleurs qui s'étalent du noir d'ébène au blanc le plus pur, en nuançant toute la gamme des gris. J'aime ce ciel toujours sombre où les nuages crémeux promènent nonchalamment leur majesté de coton, où les astres lointains éclatent en poussière d'argent. 
J'aime ma solitude, puisque mon esprit l'aime.

20??

Mon empire me lasse. Trop grand pour tout connaître, trop petit pour espérer encore rencontrer un autre humain comme moi. Ma nostalgie, que je croyais en déroute, s'est alliée à ma détresse pour me désespérer. Depuis si longtemps, mon esprit avait enterré mes fantômes et mon cauchemar dans la fosse de mes certitudes. Si longtemps ! Il m'arrivait même de sourire de ces espoirs et de ces terreurs, persuadé qu'il s'agissait des égarements normaux de ma jeunesse utopique.
Tant d'années (ou de siècles) passées à enfouir mon corps, a le dissimuler honteusement, à le chasser de ma mémoire et de ma vie. Et c'est mon esprit qui me le rappelle, qui me pousse à déterrer ce passé que je hais, à ressentir ce corps inutile. Je suis un être vivant, je n'ai nul besoin de corps. Mon esprit me suffit. Me suffisait largement jusqu'à présent. 
Et mes sens qui se réveillent, qui ressuscitent mon cauchemar. Toutes ces ombres du passé qui recommencent à murmurer, à s'agiter autour de moi. Elles sont toujours impalpables, toujours incompréhensibles, mais elles me semblent si proches, presque fraternelles. Et pourtant tellement différentes, comme s'il leur manquait quelque chose pour être vraiment humaines. 
Comme si elles n'étaient que des corps sans esprit. 

????

Le monde change autour de moi. J'ai d'abord remarqué les couleurs. Des teintes pastel ont peu à peu remplacé celles que je connaissais. De sombre, le ciel vire lentement au bleu. Les nuages aux franges rougeâtres deviennent évanescents. Un astre énorme se distingue peu à peu des autres, il jette une lumière dorée sur mes paysages familiers. Au début, j'ai eu du mal à m'habituer à cette étrange évolution, mais je commence à y prendre goût. Des noms de couleurs, toutes plus éclatantes les unes que les autres, ont ressurgi dans ma mémoire. Les formes qui m'entourent prennent du relief, accusent leurs creux et accentuent leurs aspérités. Étrange impression que le relief ! C'est comme une dimension inconnue qui renverse mes habitudes et multiplie mes sensations.

Les nuages aux franges rougeâtres deviennent évanescents

Ce qui me gêne le plus, c'est la chaleur. Il me semble que mon esprit se réchauffe de jour en jour. Non, pas mon esprit, autre chose. Quelque chose qui doit être mon corps. Ce doit être lui qui me démange ainsi. Je ressens des tiraillements et des douleurs fugaces impossibles à situer.  Des odeurs m'assaillent, me troublent, m'incitent à sortir de mon esprit où je suis si bien, protégé de tous ces bouleversements trop soudains. Peut-être ma planète se meurt-elle ?  Elle me dévoile en un seul feu d'artifice, bouquet final avant l'agonie, toute la splendeur inachevée de son devenir avorté. 
Mes fantômes eux-mêmes acquièrent de la consistance. Ils me paraissent maintenant presque réels, à la frontière des vivants. Est-ce un effet de mon imagination ou sont-ils des humains en voie de gestation ? Je les entends discuter, je les vois aller et venir. Bien sûr, il est illusoire de communiquer avec de telles créatures, mais je comprends de mieux en mieux leurs conversations où il n'est question que de malades et de mourants. Plutôt macabre, mais les ombres n'ont pas une réputation d'humour et de gaieté. 
Demain je leur ferai des signes avec mon corps, que je contrôle de mieux en mieux. C'est lui qui me servira de moyen de dialogue, pas mon esprit. En tant que vivant, j'ai l'éternité devant moi, mais une éternité de solitude si je ne tente rien. Puisque l'univers ne m'offre pas d'autre moi-même, je me contenterai des reflets de mon imagination. Oui, demain ! Aujourd'hui, je suis bien trop surexcité pour réussir mon grand dessein.

Vendredi 4 février 2011, matin

Mon passé afflue, se rue dans ma mémoire et l'encombre de ses souvenirs. J'ai de nouveau le sens et la hantise du temps et des ténèbres qui m'emprisonnent. Je crains de savoir où je suis et pourquoi j'y demeure englué. Je dois me libérer, m'évader, forcer ma délivrance. Mais qu'il est dur de bouger ! Je me sens comme un germe de vie dans un bloc de cristal. Il faut que mon corps remue, il faut que mon corps leur dise... 

Vendredi 4 février 2011, 10 heures du matin

- Docteur, la famille de monsieur Martin vient de nous accorder l'autorisation de cesser la survie artificielle.
- Pauvre Gilles Martin. Connaissez-vous l’histoire de son drame ? 
- Non docteur, je sais seulement qu'il est dans le coma depuis près de 11 ans.
- 11 ans, oui. Je me souviens encore de son tragique accident de moto, sur une petite route des Alpes. A la suite d'une crevaison de son pneu avant, en plein virage, il n'a pu éviter le poids-lourd qui surgissait en face.

Je me souviens encore de son tragique accident de moto, sur une petite route des Alpes

- Et il n'est jamais sorti de son coma ?
- Non, jamais ! Depuis le début, il survit à l'état de végétal, sans un geste conscient ou inconscient, sans réflexe, sans un seul signe de vie. Il n'est pas cliniquement mort, car son cerveau émet périodiquement d'infimes signaux d'activité, qui semblent même s'accentuer depuis quelques semaines. Mais nos multiples tentatives de communication, nos interventions chirurgicales, nos expérimentations chimiques, nos activations électroniques ont toujours échoué.
- Pourquoi l'avoir gardé si longtemps en état de survie ? Vous conserviez un espoir ? 
- Non, nous savions depuis le début qu'il n'y avait aucun espoir, même infime. Mais il fallait essayer, tout essayer. Ce sont de tels scrupules qui honorent la médecine, bien sûr, mais que de temps perdu !


Allons, débranchez l'appareil et prévenez sa famille.


Fin


Auteur : Marc Duclos



Articles liés

0 commentaires:

Enregistrer un commentaire

 
Design by Free WordPress Themes | Bloggerized by Lasantha - Premium Blogger Themes | Best WordPress Themes