samedi 11 février 2012

Mort, où est ta frontière ? (1/2)

LUNDI 9 AVRIL 2001.

Mort, où est ta frontière ?Je souffre. Une agonie de feu et de plaies, une caverne de douleurs ou s'engouffrent a la hâte mes gémissements de révolte. Mes os sont méticuleusement malaxés, puis brisés un à un. Mes muscles et mes nerfs sont étirés jusqu'à l'arrachement. Mon crâne n'arrive pas à desserrer l'étau qui le broie. Une chaleur d'enfer, je brûle comme fétu de paille. La fièvre qui me ronge harcèle mes hallucinations. J'ai soif. Je ne peux bouger aucun de mes membres. Dès que je pourrai me lever, j'irai consulter mon toubib. En moto, j'y serai vite. 

JEUDI 12 AVRIL 2001.

J'ai mal partout et je suis épuisé. Je n'ai ni faim ni soif. Je dors presque en permanence. Un sommeil lourd, sans rêves, agité de quelques trêves. Impossible de m'arracher à cette somnolence qui me tenaille et cache mes douleurs. Un bon repos réparateur et je retrouverai enfin ma moto.

JEUDI 19 AVRIL 2001.

La souffrance s'atténue. A vrai dire, je dors tellement que je me fais l'effet d'un légume. Sensation curieuse.  Je n'éprouve pas vraiment le besoin de bouger. Je n'ai qu'un désir, me fondre dans mon esprit. Je me vois mal sur une moto.

27 MAI 2001.

Je crois que nous sommes jeudi. Mes forces reviennent. Je dors bien et toujours très longtemps. Mon esprit accomplit des progrès étonnants de jour en jour et je ne ressens plus aucune douleur. Ma mémoire me joue parfois des tours, mais rien de bien inquiétant. Je me rétablis vite et, parfois, je rêve que je pilote une moto. Drôle de rêve ! 

SEPTEMBRE 2001.

J'ai totalement récupéré. A présent, je dors normalement. Mon esprit est en pleine forme et il a repris le contrôle de tous mes sens. Mon corps est si léger, presque aérien, que je n'en ressens plus le poids. J'ai dû maigrir. Ma mémoire ne s'améliore guère, mais ça ne me tracasse pas.

2003.

Il y a si longtemps que je suis seul. Une interminable vie ! Souvenirs et obsessions m'agressent sans relâche. Un flash surtout, qui lacère mes hantises et consume ma mémoire. Une moto, toujours la même, rutilante et rugissante, passionnée et capricieuse. Une route toute en lacets, serpentins de bitume tailladant la montagne. Le soleil m'éclabousse et m'éblouit. L’ultime virage avant la grande ligne droite... l’ivresse du moteur qui hurle son impatience. L'énorme camion qui surgit brutalement. La sensation d'un choc titanesque et... plus rien.
Ce cauchemar routinier, je le revis régulièrement. Les scènes m'en sont devenues familières, comme des angoisses que l'on ne se cache plus. Gravées dans mes frayeurs, elles avivent mes incertitudes et multiplient les questions dont les réponses m'échappent. Je n'ai jamais enfourché de moto. Ni d'autre engin d'ailleurs. Nul besoin d'artifices, de mécaniques ou de moteurs pour m'évader et promener mon esprit au gré de ma fantaisie.
Mais je suis solitaire dans ce monde uniforme, ce cocon de grisaille. L'unique être vivant dans ce recoin d'univers. Univers feutré où les bruits s'étouffent en murmures tant ils sont discrets. Les objets qui m'entourent, dénués de tout relief, ne m'offrent que des contours ébauchés et des couleurs inachevées. Seul mon cauchemar m'entrouvre des horizons de bruits, de couleurs et de reliefs. C'est malheureusement un cauchemar et l'ignoble fin, toujours et toujours la même, me terrifie.

Il me semble quelquefois percevoir des présences autour de moi

Il me semble quelquefois percevoir des présences autour de moi, et même des murmures. Des chuchotis plutôt. J'ai réussi à identifier l'un de ces fantômes (je les désigne ainsi car comment les nommer ?) qui doit s'appeler "Docteur" car ce nom revient souvent s'incruster dans mes obsessions.

2006.

Je n'admets pas ma solitude, je la nie. Il doit exister d'autres êtres sur ma planète... ou ailleurs. Il le faut car mon esprit le veut. J'ai usé mon éternité d'ennui à vouloir résoudre cette énigme. J'ai voyagé partout. J'ai envisagé des multitudes d'explications, dont aucune ne me satisfait vraiment.
Où, comment suis-je né ? Que sont devenus mes semblables? Suis-je l'ultime spécimen d'une civilisation désormais disparue, victime d'un cataclysme ou exilée vers d'autres univers? Ou le descendant, abandonné car trop normal, d'une race mutante et invisible à mes yeux, indiscernable par mes sens ? Peut-être suis-je au contraire le précurseur du genre humain, le fondateur d'une humanité encore à venir?  Peut-être est-ce moi le déviant, et les ombres que je perçois les créatures de ce monde? Mais non Elles n'ont aucune épaisseur, aucune densité. Aucune vie réelle. Elles s'agitent un moment et disparaissent furtivement. J'essaie de les attraper, au moins de les toucher, mais sans résultat.
Pour combattre ma solitude, je voyage. Chose étrange, j'ai la sensation de mon corps sans en ressentir la nécessité. Seul mon esprit vagabonde et s'aventure de pays en régions, de mondes en planètes, d'univers en galaxies. Mais tout est si gris, si uni, si irréel. Et tellement froid, tellement désolé. Un plat désert de glace.

Mes yeux gardent pourtant des images de couleurs chatoyantes, vives et lumineuses, de contrastes tranchés entre l'ombre et la lumière. Ma peau évoque des souvenirs de chaleur bienfaisante, de caresses inconnues. Mes sens me racontent des parfums oubliés, des goûts subtils et bien d'autres délices que je ne peux même pas imaginer. Souvenirs d'un passé lointain, rêves, phantasmes ou réminiscences de générations antérieures ? La réalité ne m'offre que du neutre, du pastel, une alternance de froid (souvent) et de tiède (parfois).
J'essaie régulièrement d'établir un contact avec les entités immatérielles qui m'entourent parfois et dont il me semble qu'elles parlent. Mais elles n'ont aucune réalité physique, palpable. Je conserve précieusement la sensation de leurs frôlements, leurs attouchements, leur présence inconsistante. Je tente d'interpréter les sons qui me parviennent mais, la plupart du temps, ils sont incompréhensibles. Les quelques mots que je parviens à saisir sont certainement le fruit de mon imagination exacerbée par ma solitude. Mais ils créent en moi une nostalgie et une tristesse si profondes que je voudrais m'y engloutir.
Autre mystère à élucider d'où provient le vocabulaire que j'utilise. Je suis sûr de ne l'avoir jamais appris. Je n'ai d'ailleurs rien appris. Toutes mes connaissances sont innées. Je sais même certains mots sans vraiment comprendre leur signification. Amour par exemple, femme, maladie, mort. Je les cite dans l'ordre mais j’ignore à quoi les associer. Sans doute des termes désuets. Il y a aussi les mots que je connais parfaitement, dont je comprends et maîtrise le sens, mais qui ne correspondent à rien de réel. C'est le cas de moto, ou de camion.
L'hypothèse qui me paraît la plus vraisemblable repose sur ma solitude et mon unicité. Au cours des nombreuses pérégrinations de mon esprit à travers l'univers, il a vérifié maintes fois ce que je savais d'instinct : l'univers est infini et les planètes innombrables. Puisque moi, je suis le seul habitant de la mienne (je le sais car je l'ai fouillée de la fosse du Pacifique à l'Everest), mes congénères sont dans le même cas et chacun est maître à bord de la sienne.

Système solaire

En cherchant bien (et je chercherai), nos esprits finiront par se rencontrer. Et de ces communions naîtront sans doute d'autres humains tels que nous, qui à leur tour partiront explorer et coloniser des mondes vierges. Oui, ce doit être la vérité. Cette hypothèse explique notre solitude, car bien sûr nos esprits ont besoin d'espace, de beaucoup d'espace, pour voyager sans contraintes. La solitude, n'est-ce pas la liberté ? Mais notre corps ? A quoi sert-il ? J'ai pourtant conscience d'avoir un corps, je le ressens fortement, même s'il n'a pas vraiment d'existence concrète. Seul mon esprit est bien réel, puisqu'il est moi et que je suis humain. Peut-être le corps assure t-il la transition entre la réalité de ce que je vois, ce que je fais et l'imaginaire de mes rêves (mes fantômes).


Auteur : Marc Duclos



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