dimanche 19 février 2012

Les Rats (2/2)

Rat huskyLes rats restaient donc les maîtres incontestés, tous leurs rivaux éliminés. Afin d'établir une certaine stabilité démographique, qu'ils devinaient indispensable à leur survie, ils se battaient entre eux, surtout rats noirs contre rats gris. D'immenses armées s'affrontaient en des luttes dantesques sans vainqueurs ni vaincus. L'accroissement des naissances était tel qu'il n'y avait pas d'alternative. Au début de leur suprématie, ils connurent l'abondance et l'âge d'or.

La nourriture ne manquait pas et ils apprirent très vite à profiter des multiples formes d'approvisionnement conçues et laissées par les humains, y compris les boîtes de conserve. Les champs et les forêts, les maisons et les immeubles, les entrepôts et les docks. Rien n'échappa à leur vigilance et leur faim insatiable. Tout fut exploré, convoité et pillé. Lorsqu'il ne resta plus nulle part de nourriture, les guerres reprirent de plus belle. Dès lors le combat n'eut qu'un but, manger. Les victimes étaient immédiatement dévorées. Ainsi s'établit un fragile équilibre, les morts compensant les naissances. Seule comptait maintenant la survie individuelle. La survie de l'espèce était assurée par le manque total de prédateurs, exception faite de quelques oiseaux de proie. La faim toujours tenace et latente poussa les rats à chercher sans cesse de nouvelles sources de nourriture.

Un rat

Ils apprirent à pêcher et les espèces sous-marines, particulièrement celles des fleuves et rivières, surent à leurs dépens que le rat était encore plus destructeur que l'homme. Ils apprirent aussi à chasser les petits mammifères et les oiseaux. Les espèces ailées n'eurent bientôt plus d'endroit protégé où se poser, les rats pullulaient partout. Ils grouillaient sur le sol, dans les arbres, sur les toits des bâtiments, sous terre et sous le sable, sur les montagnes et à proximité des points d'eau.
Mais cela ne suffit pas aux hordes immenses. Peu à peu, la végétation fut détruite car les racines, les feuilles, la sève et même les branches s'avérèrent comestibles. En l'espace de quelques centaines d'années, notre planète fut transformée en un unique désert peuplé de rats. Cette désolation entraîna des catastrophes écologiques : inondations, manque d'oxygénation, augmentation en gaz carbonique de la teneur de l'air, assèchement progressif des cours d'eau. Puis survint l'ère des hausses de température, de la dérégulation des climats, de la fonte des glaces polaires, de la dévastation des côtes.

Les rats se réfugièrent sous terre, ultime recours contre la chaleur et la sécheresse. Des mutations génétiques apparurent certaines espèces devinrent énormes, dominèrent leurs congénères pendant des décennies puis disparurent, mal adaptées aux bouleversements permanents et aux restrictions de toutes sortes. D'autres devinrent minuscules, moins féroces et plus rusées, plus soumises en apparence. Elles survécurent car elles se contentèrent de peu et surent évoluer. D'autres encore changèrent peu à peu d'apparence. Leur intelligence s'accrut, leur dextérité également car il leur fallait exploiter au mieux leur nouvelle morphologie. Ces espèces apprirent au fil des siècles à se maintenir debout sur leurs deux pattes arrière, à se servir de leurs pattes avant pour manipuler les objets. Leur queue, inutile à ce stade de la mutation, raccourcit. Leur museau s'aplatit, leurs griffes se rognèrent, leurs moustaches disparurent.

Conseil tenu par les Rats, illustration pour Jean de La Fontaines, fables, par Gustave Doré

Elles développèrent ruse, intelligence et stratégie pour vaincre leurs ennemis. Ainsi que la trahison et la dissimulation pour venir à bout de leurs amis. Elles apprirent à guerroyer par combattants interposés, pour ne pas risquer leur propre vie. Pour s'approprier leur puissance en cas de victoire. Pour les renier et changer de camp en cas de défaite.  Elles apprirent aussi à manipuler leurs congénères, à les rassembler devant la promesse d'un avenir idéal. Elles apprirent enfin à mieux utiliser les sons pour se faire écouter, à perfectionner leur ouïe pour deviner les dangers. Elles inventèrent les signaux de reconnaissance en grattant le sol ou les pierres. 

Ces espèces furent les plus résistantes. Leur morphologie continua d'évoluer, pour s'adapter en permanence au pire et bâtir le meilleur. 

Ainsi renaquit l'homme. Tels furent nos ancêtres.


Fin

Auteur : Marc Duclos



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