samedi 25 février 2012

Le Monstre (1/2)

Foetus, planche de Leonard de VinciJe suis un monstre. Papa et Maman me l'ont assez souvent répété. Surtout Maman, à qui je fais tellement peur qu'elle n'ose même plus m'approcher, ni me regarder. Quelquefois Papa réussit à l'entraîner vers ma chambre, lui bande les yeux et l'oblige à me parler. Je l'écoute alors ardemment, la contemple avec ferveur. Une immense tendresse m'étreint et m'étouffe. Je ne peux que la regarder, pas la toucher ou l'embrasser.

Je suis un monstre. Papa m'a raconté l'hécatombe nucléaire d'il y a plusieurs millénaires, les millions de morts et les catastrophes génétiques qui s’ensuivirent.  D'abord insidieuses et progressives, les mutations devinrent courantes et même héréditaires. Les mutants furent de plus en plus nombreux. De plus en plus différents de l'espèce humaine. Exaspérés et effrayés, les gens normaux se mirent à les isoler. Puis à les combattre. Enfin à les exterminer. Au fil du temps, la situation se stabilisa et les naissances de monstres s'espacèrent et se raréfièrent. Le malheur et la fatalité se sont acharnés sur mes malheureux Parents lorsque je suis né. Papa a refusé de me dénoncer à la police génétique. Maman était trop abattue pour s'opposer à sa volonté. Ils m'ont caché dans cette pièce où je végète et me morfonds. En un sens, ils m'aiment puisque je suis encore vivant et près d'eux. Mais je les effraie et bien sûr je leur fais honte.

Boss Croker octopus, 1901

Et moi aussi j'ai honte. Il n'y a pas de miroir dans ma petite cellule, heureusement. Pourtant mes deux seuls yeux voient bien mes deux petits tentacules supérieurs et les deux plus gros inférieurs. Chez moi tout va par deux. Lorsque je mange, c'est dans une cavité située dans ma tête que j'enfourne les aliments. Et la position où je me sens le mieux, c'est debout. Je rampe avec difficulté.

Papa, lui, est un beau et fort gaillard. Ses dizaines de tentacules viriles m'impressionnent et je ne peux m'empêcher d'admirer la force et la souplesse de son corps lorsque sa reptation l'amène près de moi. Ses yeux uniformément répartis sur sa carapace sont si brillants ! Et j'envie l'élégance avec laquelle il se scinde en plusieurs anneaux pour avaler sa nourriture.

Maman est belle, belle à en pleurer de bonheur, à en hurler de rage envers mon apparence, envers la frayeur et la répugnance que je lui inspire. Ses longs poils accentuent sa féminité et sa douceur.

Et moi, le monstre, moi qui suis pâle et imberbe, qui n'ai ni carapace comme Papa ni fourrure comme Maman. Seulement une matière molle, tiède et élastique qui me recouvre entièrement. Pourquoi une telle cruauté génétique, si longtemps après la dernière guerre ? Cette guerre légendaire qui a presque tout détruit, et dont il ne reste maintenant que des témoignages verbaux transmis par les sages de génération en génération.



Auteur : Marc Duclos



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