dimanche 15 janvier 2012

Privé de désert (2/2)

Privé de désertMais il y a ces monstres d’acier, les moissonneuses, faucheuses et autres batteuses, ces monstres qui ne feraient qu’une bouchée de moi et me rejetteraient en poussière.
Quand la campagne ne m’amuse plus, mon compagnon le fœhn vient me consoler et me transporte à la montagne.

J’aime la solitude des cimes, le silence et la monotonie de ces grands espaces. Je me glisse dans le pelage des chamois pour sauter de roche en roche, gravir les pentes et les dévaler à toute allure. J’ai parfois la chance de rencontrer des ours ; je me faufile alors dans leur pelage et me laisse traîner dans leur quête gourmande de miel. Je m’incruste dans les bonnets des alpinistes pour escalader les cols et vaincre les sommets.
Mais il y a la neige. La neige cotonneuse et tentaculaire qui tente de me happer et m’engloutir au plus profond de ses crevasses.
Je ne sais où aller pour goûter vraiment au bonheur, pour ne plus craindre tous ces traquenards qui menacent un grain de sable. Je rêve d’un eldorado de silence et de sérénité.
Et puis je suis seul, si seul. Je n’ai jamais rencontré un seul vivant parmi mes semblables. Peut-être suis-je unique ? Peut-être ne suis-je qu’un avatar solitaire, un accident de la nature ? Ou un mutant ?
Qui peut m’aider à rencontrer mes frères ou mes sœurs, avec lesquels je pourrais jouer ? Ou méditer. Ou ne rien faire, mais en compagnie. Selon son humeur, le vent nous emporterait en grappes serrées, ou nous éloignerait pour nous fusionner à nouveau. Nous resterions agglutinés et pelotonnés lorsque le froid ferait éclater les pierres. Nous serions séparés, mais pas trop, quand la chaleur nous étoufferait.
Ce n’est qu’un rêve et je le fais souvent. Je suis encore jeune, je le sens dans mes cristaux. Quelques millions d’années tout au plus, mais, à mesure que le temps passe, je supporte de moins en moins les villes, les campagnes, les montagnes. Le bruit m’oppresse et le silence me pèse. Surtout, surtout, ma solitude m’étouffe.

Sable

Mais que faire ? Je crois bien avoir fait le tour du monde et de ses continents. Au cours des millénaires, j’ai vu les paysages changer et les êtres évoluer. J’ai assisté aux bouleversements de la nature, aux changements des climats, aux collisions de gigantesques météorites. Des montagnes ont remplacé des mers, des océans ont recouvert des campagnes. Des villes ont disparu, englouties par les flots ou carbonisées par la chaleur du soleil ; d’autres sont apparues, nées de la volonté des hommes. J’étais déjà là lorsque des civilisations brillantes se sont effondrées, détruites par des armes abominables ou des cataclysmes effroyables. Les survivants, dénués de tout, repartaient de zéro et reconstruisaient inlassablement de nouvelles civilisations, de nouveaux âges d’or, de nouveaux dieux.

Et s’il existait des régions encore inconnues ? Peut-être ne suis-je pas allé partout ? Peut-être des régions que j’ai survolées longtemps auparavant ont-elles radicalement changé ? La tramontane m’a avoué d’un air mystérieux qu’elle fait partie d’une grande famille où tous les membres sont différents. Il y a des centaines de vents, de la bise au cyclone, selon les saisons et les régions. Chacun a sa personnalité et ses humeurs. Peut-être qu’il existe, ce vent qui saurait m’emporter vers l’éden auquel j’aspire
Mais comment le trouver si c’est le cas ?
Aujourd’hui la brise doit me présenter au mistral, l’un de ses cousins. Le mistral est bavard et fort enjoué, avec un accent méridional très prononcé. Il ne peut rien pour moi, sauf parler de mes vœux au typhon, de passage au pays après de longues années d’absence. Le typhon, abrupt et peu loquace, accepte cependant de m’embarquer au loin. Il est rustre et violent, mais efficace, car j’atterris dans une contrée que je ne connaissais pas (ou que j’avais oubliée). Il n’y a pas de hautes montagnes ; les villes et les campagnes sont bien différentes de celles que je connaissais.
Mais … toujours pas de congénères vivants!

Après quelques siècles passés à voleter d’un minaret à un palais, d’un âne à un chameau, d’un palmier à un oranger, je rencontre le sirocco qui m’informe de la présence de son demi-frère, qu’il appelle simoun. Lequel me reçoit assez tièdement.
D’abord réticent, il accepte de m’emmener au loin, dans l’un de ses royaumes.
Nous y arrivons. Je suis brusquement aveuglé par des milliards de grains de sable. Grains de sable ? Est-ce un rêve qui va s’achever à mon réveil ? Une nuée de sosies, une myriade de clones, m’encerclent et m’étreignent, me bousculent et me rejettent, m’enveloppent et me repoussent.
Je ne peux m’empêcher de revivre en pensée toutes mes errances, de laisser fuser en moi toutes mes angoisses. Tous mes frères de cristal ont-ils vécu les mêmes galères, ont-ils surmonté les mêmes épreuves ? Depuis combien d’éternités sont-ils là ?
Mais voilà d’autres grains de sable qui virevoltent sans cesse autour de moi. Des milliards surgissent, des milliards s’enfuient, en un tourbillon effréné.
Heureux, le simoun s’apaise et nous laisse atterrir.

Désert

J’y suis enfin dans mon éden, mon paradis perdu et retrouvé. Une immensité ocreuse et bosselée, où les dunes n’en finissent pas de se prendre pour des collines, où le sable est bien vivant, où des milliers d’êtres n’en finissent pas de rechercher des proies et d’échapper eux-mêmes à leurs prédateurs. Où je suis multiplié à l’infini. Je ne sais plus qui je suis. Tous mes proches sont moi et je suis eux.
J’ai retrouvé mes racines, j’ai trouvé ma famille adoptive.

Le Sahara !
Le désert dont j’étais privé depuis si longtemps… !


Fin


Auteur : Marc Duclos



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