samedi 14 janvier 2012

Privé de désert (1/2)

Privé de désertJe suis un grain. Un grain de sable furtif, enfant naturel de la pierre et de l’eau, de l’air et du vent. L’eau qui a rongé la pierre, l’air qui l’a aimée et fécondée et le vent qui la roule et la pousse. J’ai plusieurs parents mais le vent, c’est le père que je préfère. C’est grâce à lui que je peux voyager ; c’est lui qui m’emporte au fil de ses tourments et de ses débordements ; au gré de mes désirs aussi. J’erre de mégalopoles étouffantes en bourgs clairsemés, je musarde de prés verdoyants en collines pelées, je me promène de bois profonds en grottes inquiétantes. 

Rien ne m’est interdit, je passe partout. J’observe et j’ose. J’ai certes mes préférences, mes lieux de prédilection, mais aussi mes craintes car tous les paysages ne me conviennent pas. Certains me sont franchement hostiles.
Je n’aime pas la mer. Une fois, le vent d’autan, imprévu et violent lors de ses colères, m’a entraîné sur les plages de la Méditerranée. J’ai d’abord éprouvé un moment d’intense bonheur en apercevant des millions de congénères. De prétendus congénères ! J’ai cru retrouver mes frères, et mon cœur de silice a violemment réagi. Désillusion ! Tous étaient inertes, morts. Des plages entières de minuscules cadavres, que la mer vorace engloutissait et recrachait sans cesse.

Mer et sable

L’autan, doucereux et sournois, m’a soudain projeté dans les flots. Ma vie était en suspens, comme en pointillé. J’étais asphyxié, roulé et malmené par les courants marins. Au fond de l’eau, un épais tapis de malheureux squelettes, semblables à ceux de la plage, s’accrochait à moi et m’ensevelissait. Par chance, une énorme vague m’a happé et rejeté sur le rivage, où j’ai enfin pu m’ébrouer et reprendre mon souffle, avant de quitter définitivement ces rives mortelles.

Je n’aime pas non plus les cours d’eau. Hypocrites, ils prennent d’abord l’apparence de rus inoffensifs, puis de rivières ondoyantes ou de cascades sautillantes, et enfin de torrents impétueux qui charrient des cohortes de microscopiques malheureux qui me ressemblent. Lorsque je les survole, je prends pourtant un plaisir intense à contempler les saumons qui fraient en raclant le fond, ou les truites zigzaguant à la recherche de vers ; ou encore les martins-pêcheurs qui volent si vite au ras de l’eau que leur ombre ne peut les suivre.

British MuseumPar contre, j’aime bien les villes, même si elles se ressemblent toutes un peu. Chevauchant mon ami le vent, je visite les musées où j’admire à mon aise les œuvres d’art en prenant bien garde de ne pas me poser : la balayette des gardiens n’est pas mon amie. J’écoute les commentaires des visiteurs et je souris;  ils ne voient que l’apparence. Ils ne connaissent pas comme moi la finesse et la texture des toiles, le velouté des sculptures, l’onctuosité des objets d’art.

Je vais souvent au cinéma, au théâtre ou à l’opéra, au gré des brises légères ou des vents violents. Je connais tous les films, mais celui que je préfère est un film de fiction qui s’appelle « Désert vivant ». L’action se passe en un endroit imaginaire où vivent plein de créatures semblables à moi, ainsi que des êtres irréels nommés scorpions, vipères à cornes, renards des sables, cactus et beaucoup d’autres noms qui me font fantasmer. L’auteur doit avoir une imagination bien fertile pour avoir imaginé une telle féerie.
Au théâtre, je me pose tout près de la scène pour mieux profiter du jeu des acteurs et ne rien perdre de leurs réparties. Je les connais intimement, les acteurs et les actrices, car je les accompagne dans leur loge, où je contemple à loisir leurs préparatifs et leurs séances de maquillage. Je ressens leur trac lorsqu’ils répètent ; j’éprouve leur bonheur quand la salle les ovationne. J’assiste à leurs interviews et j’apparais même sur toutes les photos … mais on ne me voit pas ; je suis si petit.

J’adore l’opéra et la musique, la mise en scène et la danse. Souvent je m’incruste dans le tutu des danseuses pour participer aux ballets. Et je tourne, je virevolte, je bondis, je rebondis. Hélas ! Personne ne m’applaudit.

Selon mon humeur du jour, j’emprunte le métro ou un taxi ; je m’accroche aux pneus des voitures, aux pédales des motos, aux semelles des passants. Je me laisse emporter vers des destinations inconnues tout en évitant soigneusement ces énormes machines qui lavent les trottoirs.
Elles me prendraient pour un détritus, ces sans-gêne.

Turin

Ma curiosité naturelle me pousse souvent à pénétrer dans les habitations pour étudier les humains. Je n’ai jamais vraiment réussi à les comprendre. Leur attitude en groupe est tellement différente de leur comportement en privé ! Et puis je ne peux pas rester trop longtemps chez eux à cause de ces ogres que les humains appellent aspirateurs. Ces dévoreurs de poussière me confondraient avec leurs proies habituelles.
L’inconvénient des villes, c’est qu’elles sont trop bruyantes, trop agitées pour moi qui suis si frêle. J’ai besoin de silence et de contemplation, je rêve de lieux plus paisibles.
Lorsque la ville me pèse trop, je demande à mon copain l’alizé de m’emporter à la campagne. Et là, je m’agrippe à la crinière des poulains, qui me promènent au trot ou au galop dans leurs vastes prairies. Je m’accroche à la laine des agneaux qui caracolent et cabriolent. Je me balance de brins d’herbe en pétales de fleurs. Je glisse le long des troncs d’arbres, je pénètre dans les fermes pour y goûter la douceur des fourrures de chats et de chiens. Dans la basse cour, j’évite la compagnie des poules, coqs et poussins qui picorent tout ce qu’ils trouvent. Leur bec me goberait sans discernement, comme une vulgaire graine. Je me suspends au plumage des oiseaux qui, d’un coup d’ailes, m’emmènent dans leur nid douillet ; ou bien très haut dans le ciel, si haut que les géants qui m’effrayaient me paraissent minuscules, encore plus petits que moi.



Auteur : Marc Duclos



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