dimanche 8 janvier 2012

Plaisir des sens (2/2)

Plaisir des sensWo-dorat parcourt ses vergers habituels, toujours à la recherche de sensations olfactives nouvelles. Les odeurs le cernent et l’imprègnent jusqu’à l’enivrer. Saturé de bouquets de senteurs, l’euphorie le grignote peu à peu. Mais que sent-il, si proche de lui ? Si odorant ?
Wa-Goût baguenaude hors de son territoire. Toujours en quête de nouveautés à goûter, elle croque, mâche, sirote, déguste, dorlote ses papilles gustatives. Elle mord à présent dans… Dans quoi ? Quel est ce goût qu’elle ne connaissait pas encore ? Ses palais en frémissent de gourmandise et de convoitise. Un être vivant, si proche d’elle ?
Wo-dorat a perdu un nez, happé par la créature qu’il sent tout contre lui. Ce n’est certes pas la première fois qu’un animal lui mange un appendice nasal, mais cette fois il ne s’agit pas d’un animal. Et la morsure avait un parfum de baiser ! Un étrange sentiment l’envahit. L’amour ? Il ne désire plus qu’une chose : être ainsi croqué à petit feu, nez après nez.

Wa-Goût ressent la passion qu’elle a fait naître chez son partenaire ; elle le déguste en longues bouchées voluptueuses. En quelques heures d’extase, il ne reste plus rien de Wo-dorat, dévoré par amour.
Quelques semaines après naît un hybride femelle, que Wa-Goût appelle Goûdorat. Un splendide bébé doté d’un foisonnement de nez et de palais. Un bébé d’un appétit féroce et qui, appâté par l’odeur alléchante de sa mère, commence à la suçoter et la manger peu à peu. Amusée, Wa-Goût se laisse grignoter ainsi, émerveillée par son petit ogre. D’autant plus que ses organes, délicieuses victuailles du nourrisson, repoussent au fur et à mesure.

Wu-Ouïe a maintenant grandi. C’est maintenant un splendide mâle dont la vue est aussi perçante que son ouïe est fine. Bercé depuis son enfance par la musique de la nature, comme le lui a enseigné sa mère, et en perpétuel éblouissement devant les beautés du monde, comme le lui a inculqué son père, il est devenu un être mélodieux et charmeur. Au cours de son évolution, il a perdu beaucoup d’yeux et d’oreilles. Non par accident ou distraction, ni à cause de prédateurs, mais par une sorte de fatalité. Ainsi va la vie.
Goûdorat est désormais une séduisante jeune femelle. A peine sortie de l’adolescence, elle connaît de la vie les multiples plaisirs de la dégustation et les innombrables délices des effluves de l’univers. Sa mère n’est plus. Elle l’a entièrement dévorée depuis longtemps déjà, et si vite que ses organes n’avaient plus le temps de repousser. Ainsi va la mort. Elle-même a perdu presque tous ses nez et palais. Elle n’en connaît pas la raison, car c’est une jeune femelle soigneuse qui prend toujours bien soin de sa personne et de ses affaires.
La rencontre de Wu-Ouïe et de Goûdorat a lieu dans le bois des Merveilles, un peu au sud du pic des Rêves. Un lieu paisible, que seuls connaissent les dieux de l’Olympe et quelques hybrides privilégiés. Un chaud soleil d’été, un tapis moussu, une ombre propice aux délires de l’imagination, un feuillage langoureux… et deux êtres dont la sensibilité à fleur d’épiderme et l’attente de l’autre vont faire jaillir un amour immédiat, brutal, infini. Une passion dont le fruit, né quelques mois après, va se nommer Quatre-sens. C’est aussi un hybride, certes, un hybride mâle, mais il est presque un demi-dieu au royaume des dieux. Il voit tout et entend tout ; il hume tout et goûte tout. Son évolution le pousse inéluctablement à manger ses parents : il lui faut bien se nourrir pour grandir ! Son adolescence provoque la perte de nombreux organes : il lui faut bien s’adapter pour survivre !

Vous souvenez-vous de Tou-Ché ? Cette magnifique femelle qui erre depuis des décennies à la recherche de … de quoi ? Elle ne le sait pas elle-même, mais ressent un manque profond et insidieux, un vide que n’arrivent pas à combler ses courses folles à travers monts et forêts. Elle est toujours jeune et le temps n’a aucune prise sur sa beauté, sur ses émois.
Rencontre inévitable entre deux êtres que tout oppose ! Une chance sur un million, c’est une chance maintenant et le reste plus tard. Tou-Ché et Quatre-sens sont tout proches l’un de l’autre, dans cette caverne blottie au pied du mont Hercule. Les tentacules de Tou-Ché ont happé un être fantasmagorique, qui ne se débat même pas. Des tentacules frissonnants, qui rosissent d’une émotion inconnue. La proie devient prédatrice et mordille ces tentacules, dont l’étreinte se transforme peu à peu en caresses. Les deux hybrides se fondent en une boule d’amour et de câlins.
Neuf mois s’écoulent. Si vite. Si amoureusement. Si intensément qu’il arriva à l’improviste, dans un flot de douleur, de bonheur et d’improvisation. Une chose étrange, presqu’un monstre.  Une caricature, en tout cas, avec seulement deux yeux, deux oreilles, quatre tentacules (deux en bas et deux sur les côtés), un seul nez, une bouche unique.

Ils l’appelèrent Homme.
Ils le surnommèrent Adam !

Fin


Auteur : Marc Duclos



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